AMYGDALA

AMYGDALA

(Soleil Zeuhl 11 // CD)

Premier enregistrement de ce groupe Japonais dont les influences sont à chercher au sein des musiques nouvelles européennes (Magma, mais surtout Univers Zéro) et qui, comme leurs célèbres compatriotes de RUINS, transcende cette base sonore en lui insufflant un (très) puissant souffle rock. Une musique sombre, parfois proche des ambiances gothiques et presque entièrement instrumentale, qui se joue des frontières entre le rock et les musiques nouvelles.

AMYGDALA… ? À part que c’est un nom à rester au travers de la gorge, que pourrait bien vous en dire votre encyclopédie des musiques louches et inqualifiables ? Sûrement pas grand-chose, le groupe n’ayant aucun antécédent discographique ni scénique ! Et les musiciens ? L’enquête sera vite expédiée, vu qu’ils ne sont que deux. Mais là aussi, on risque de faire chou blanc. Il y a en priorité Yoshiyuki NAKAJIMA, claviériste, programmateur, et compositeur omnipotent. AMYGDALA, à la base, c’est lui et surtout lui. Sauf que personne n’a jamais entendu parler de lui. L’autre, Yoshihiro YAMAJI, tient la guitare et la basse et profère éventuellement quelques mots à la cantonade. Lui vient d’un groupe de black métal nommé TYRANT, dont les disques n’ont jamais dû sortir du Japon, et rien ne prouve qu’on les trouve facilement là-bas. En conclusion, tout ce dont on est sûrs c’est qu’AMYGDALA est un obscur duo japonais. Sûr qu’on va aller loin avec ça…

Évidemment, le fait que ce groupe ait été dégoté par le très recommandable label Soleil Zeuhl peut laisser penser qu’il entretient une filiation avec MAGMA ou le courant zeuhl. Des dents grincent : un sous-RUINS ? Pas vraiment. Si l’inspiration des musiques nouvelles européennes est avérée chez AMYGDALA, l’ombre d’UNIVERS ZERO est encore celle qui s’imposerait le plus, avec une tonalité indéniablement plus rock, ce qui le rapproche évidemment et en toute logique de PRESENT. Étant donnée l’instrumentation de base, pareil rapprochement n’était pas gagné. Mais il faut se rendre à l’évidence, Yoshiyuki NAKAJIMA partage avec les groupes belges et tous les autres ténors avant-gardistes européens ce goût des constructions alambiquées aux diverses brisures rythmiques et hérésies harmoniques. Ses claviers font ainsi intervenir moult sonorités « de chambre », telle la clarinette, le mellotron, le xylophone, le basson, etc., qui confèrent à la musique d’AMYGDALA son cachet européen-contemporain, avec ce qu’il faut de parfums glauques et d’effluves gothiques.

La guitare de Yoshihiro YAMAJI ancre évidemment le tout dans un climat sombre et torride, sur fond d’utopie apocalyptique aux échos de religiosité interlope (voir la couverture). Restait le douloureux problème de la batterie et des percussions, ou du moins de leur absence. Et là, surprise : le travail de programmation rythmique opéré par NAKAJIMA est si méticuleux et appliqué qu’il fait illusion et merveille, malgré une certaine sécheresse dans la frappe et le manque de sons percussifs. Indéniablement, le duo AMYGDALA réussit à entretenir la sensation d’écouter un quartet (guitare, claviers, basse et batterie) augmenté ici et là de quelques invités intervenant de manière sporadique aux instruments « acoustiques ».

On serait tenté d’applaudir exclusivement le tour de force technique, si les compositions n’étaient pas elles-mêmes aussi denses et sinueuses, témoignant d’une authentique ambition d’écriture. (Notez que le morceau bonus, aux consonances plus gothico-symphoniques, donne quant à lui une idée de ce à quoi ressemble la musique d’AMYGDALA quand NAKAJIMA joue seul aux claviers sans aucun autre musicien « électrique » pour le seconder.) On ne peut s’empêcher malgré tout de penser que le recours à de vrais musiciens (des bons, tant qu’à faire) aurait donné plus d’élan, plus de champ et plus de chair à cette musique épique. Cela dit, les deux piliers d’AMYGDALA n’ont pas ménagé leurs efforts pour rendre leur opus crédible, captivant et conforme aux attentes que le public concerné pourrait avoir. Gageons qu’il y trouvera son compte dans les grandes largeurs.

Stéphane Fougère,Traverses Magazine

Il fallait bien qu’Alain Lebon, patron du label Soleil Zeuhl, finisse par aller voir du côté du Japon pour recruter de nouveaux poulains : car s’il est un pays où Magma et consorts continuent à faire de nombreux émules, c’est bien celui du Soleil Levant !

Voici donc le premier album d’Amygdala, un nom doublement trompeur car derrière ce patronyme collectif – référence à un morceau du premier album d’Henry Cow – se cache, d’une part, une musique d’inspiration clairement zeuhl et, d’autre part, un unique concepteur et maître-d’œuvre, le claviériste Yoshiyuki Nakajima, toutefois épaulé dans l’exécution instrumentale par le guitariste-bassiste Yoshihiro Yamaji (dont le rôle effectif va bien au-delà de celui d’un simple invité).
Commençons par évacuer le sempiternel débat sur le « multi-instrumentisme ». Il est clair que cette solution constitue toujours un pis-aller par rapport à groupe en chair et en os, particulièrement dans un style musical où la précision instrumentale constitue souvent, en elle-même, une partie non négligeable du spectacle auditif.
Alors, qu’en est-il ici ? Ce serait mentir de dire que les programmations font totalement illusion, surtout dans le cas de la batterie, mais faute d’un réalisme total, l’écriture et l’arrangement de ces parties « virtuelles » sont d’une telle richesse que le caractère artificiel de certains timbres est rapidement oublié à mesure que l’auditeur se laisse, sans trop d’efforts du reste, captiver par la musique proposée.

Hormis une pièce plus courte en conclusion (plus un titre bonus purement orchestral qui fait un peu figure d’intrus), l’album est organisé en cinq longues pièces dont les durées oscillent entre 7 et 11 minutes. Presque totalement instrumentale, la musique se distingue d’emblée par une densité exceptionnelle, à la fois verticale et horizontale, pour utiliser une expression consacrée. C’est-à-dire que, d’une part, les orchestrations font souvent intervenir, en plus du quatuor de base, toutes sortes d’instruments supplémentaires qui leur confèrent une ampleur inattendue : clarinette, violoncelle, percussions mélodiques, sans oublier un bon vieux Mellotron pour la touche occasionnelle de noirceur symphonique crimsonienne. D’autre part, chaque plage est constituée d’une succession de « cellules » mélodiques, harmoniques et/ou rythmiques, enchaînées tambour battant. À l’intérieur de chacune, est parfois développé le genre de répétitivité obsessionnelle qui constitue l’une des marques de fabrique de la zeuhl, mais – et certains puristes ne manqueront pas de le lui reprocher, alors que les amateurs de rock progressif plus traditionnel applaudiront des deux mains – jamais très longtemps, le renouvellement constant de son discours étant manifestement la préoccupation première de Nakajima.

On ne s’en plaindra pas ! Comme nous l’avons dit plus haut, outre qu’elle capte immanquablement l’attention de l’auditeur pour ne plus la lâcher, cette richesse aide à oublier presque totalement les limites formelles de l’œuvre, qui de toute façon deviennent de moins en moins audibles à mesure que la musique gagne en densité. Le rôle des instrumentistes, à ce niveau, est tout aussi crucial, en particulier celui de Yamaji, dont le jeu de guitare fougueux et enfiévré aide considérablement à humaniser l’ensemble ; tout comme l’est celui de certaines accalmies dont la batterie est absente (la partie centrale de « 1998 » ou la longue introduction, très « musique de chambre », de « Low Life »).

Oubliez par conséquent certains de vos préjugés (légitimes pour certains) et accordez toute votre attention à cet Amygdala qui a décidément beaucoup de choses passionnantes à nous dire, à défaut d’être en mesure de les exprimer dans un cadre formel totalement à la mesure de son mérite artistique.

Aymeric LEROY, BIG BANG, mai 2004

Entretien avec Yoshiyuki Nakajima (Amygdala)

A. L. : Peux-tu te présenter et nous raconter ton parcours et la genèse d’Amygdala ?
Y. N. : J’ai 44 ans. Je n’ai jamais reçu de formation académique : c’est en autodidacte que j’ai appris à jouer des claviers, de la guitare, de la basse et de la batterie. J’ai fait partie de plusieurs groupes amateurs au fil des années. J’ai mis un certain temps à trouver ma voie, musicalement. En plus de cela, trouver d’autres musiciens prend beaucoup de temps, sans parler de la coordination des emplois du temps de chacun. Je voulais vouer toute mon énergie à la musique, et elle seule. C’est pourquoi j’ai décidé d’œuvrer seul, avec l’aide de l’informatique. Pour l’instant, Amygdala est un projet solo, mais Yoshihiro y occupe une place de plus en plus importante. Par conséquent, il pourrait bien se transformer en duo, voire en groupe si c’est possible.

A. L. : Quelles sont tes principales influences musicales ?
Y. N. : Les principales sont Magma et Univers Zéro, mais j’ajouterai également l’école de Canterbury, même si cet élément n’est pas forcément évident dans ma musique pour le moment. Je n’ai aucun problème à reconnaître mes influences, car je pense que les possibilités d’inventer, de nos jours, une musique totalement nouvelle, sont très limitées. Travailler à partir de ce qui existe ne me paraît pas du tout contradictoire avec l’idée de modernité. J’espère aller plus loin encore avec le prochain album.

A.L. : Combien de temps t’a-t-il fallu pour composer, arranger et réaliser cet album ? Et comment t’es-tu retrouvé sur un label français ? Vois-tu là quelque-chose de symbolique ?
Y. N. : En tout, je dirais environ cinq ou six ans. C’est le temps qu’il m’a fallu pour peaufiner mon style, puis pour enregistrer et mixer. C’est Alain [Lebon] qui a particulièrement insisté pour que la musique soit très dense. Au départ, je lui avais envoyé un CD-démo, ainsi qu’à d’autres labels, et il m’a répondu immédiatement. Je n’ai donc pas « choisi » la France, même si je me réjouis de voir ma musique appréciée dans votre pays qui, il est vrai, est la patrie de cette musique.

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