SCHERZOO

01

(Soleil 28 // CD)

3e CD de François Thollot avec sa nouvelle formation SCHERZOO (guitare, basse, batterie, sax, piano). Avec une longue version (19 minutes) ré-écrite de « Voyage au bout de la nuit » qui figurait initialement sur son 1er CD en 2002 (« Ceux d’en face »). Au croisement de la Zeuhl cuivrée et de la frange la plus musclée du courant Canterbury, un superbe enregistrement !

Donner à sa vision musicale une forme convaincante relève aujourd’hui de la quadrature du cercle quand on a le malheur d’œuvrer dans le créneau progressif (peut-être le seul où règne l’absolue certitude que le talent, fût-il immense, ne sera jamais reconnu à sa juste valeur) et que l’on peine de surcroît à réunir autour de soi les instrumentistes susceptibles de lui donner vie. Ce chemin de croix est celui qu’a vécu François Thollot au cours de la dernière décennie, entre ses débuts discographiques solitaires avec Ceux d’en face (2002) et le happy end – artistique au moins – que constitue ce premier CD de Scherzoo. Le fait que le second soit pour partie un remake du premier ne fait que renforcer l’impression qu’une boucle est enfin bouclée pour notre talentueux et persévérant Lyonnais.

Si la qualité de l’inspiration de Ceux d’en face était évidente, et sa concrétisation un remarquable triomphe face à l’adversité (un compositeur devenu, par nécessité et avec la détermination que cela suppose, multi-instrumentiste mais aussi, à la tête d’un home studio de fortune, producteur), il n’en restait pas moins qu’en dépit des excuses légitimes que l’on pouvait trouver à ses déficiences formelles, celles-ci le cantonnaient à une forme de « seconde division » par rapport aux groupes référentiels de son genre de prédilection. L’étape suivante de ses pérégrinations, Contact (2003), constituait techniquement parlant une avancée conséquente – réalisé dans un vrai studio, avec le concours d’une section rythmique de prestige : Philippe Bussonnet (basse) et Daniel Jeand’heur (batterie) – mais cette fois c’était l’écriture, limitée dans son ambition par la brièveté du temps imparti pour les répétitions et l’enregistrement, qui s’avérait déficiente, empêchant ce deuxième opus de s’imposer comme supérieur à son devancier. En outre, le problème demeurait de l’impossibilité d’un prolongement scénique, pourtant ressenti comme nécessaire.

Le long silence discographique qui suivit ces débuts prometteurs, seulement entrecoupé d’apparitions sur les deux hommages à Magma d’Alain Juliac, s’explique par l’ampleur du défi que représentait la constitution d’un groupe viable, auquel s’ajoutait une problématique plus personnelle : plutôt guitariste au départ, Thollot se vit contraint par les aléas des recrutements à adopter le poste de batteur. Ce nouveau statut ne manquerait pas, et il en était conscient, de susciter des comparaisons avec certains de ses modèles, Christian Vander et Daniel Denis en tête. Comparaisons qui épargneraient sans doute le compositeur, mais seraient en revanche impitoyables pour l’instrumentiste. Thollot s’est donc consacré à ses fûts et cymbales avec acharnement, y compris en intégrant d’autres groupes lyonnais uniquement pour progresser dans sa maîtrise de l’instrument. Aujourd’hui, le résultat est là, et c’est la première réussite du nouveau CD : en tant que batteur, Thollot livre ici une prestation impeccable, pleine de groove (voir par exemple le solo de basse qui conclut « L’An 01 »), ce qui n’est pas un mince exploit quand il est question de métriques presque toujours impaires et de cassures de rythme à foison. Et son groupe, stable depuis maintenant plusieurs années (hormis l’arrivée un peu plus récente d’un guitariste, portant l’effectif à cinq membres), n’est pas en reste, effaçant définitivement le souvenir du musicien solitaire pour imposer une authentique dynamique collective – sans doute est-ce le sens de l’abandon du nom de Thollophonie pour celui de Scherzoo, même si la mainmise de Thollot sur l’écriture ne souffre pour l’heure que de rares exceptions.

On ne saurait trouver meilleure illustration du chemin parcouru que l’écoute comparée de la nouvelle version du diptyque inspiré de l’œuvre de Louis-Ferdinand C., « Enilek » et « Voyage au bout de la nuit », et de celle qui figurait sur Ceux d’en face. Cette dernière fait figure, en comparaison, de modeste maquette. C’est d’autant plus vrai dans le second cas que la version en question s’achevait sur un fondu au noir aussi brusque qu’incompréhensible. S’étendant désormais sur près de vingt minutes, ce « Voyage… » est le prévisible sommet de 01, ajoutant aux qualités présentes sur le reste de l’album un souffle épique qui malgré leurs mérites, fait logiquement défaut aux autres compositions, aux durées excessivement homogènes – entre six et huit minutes.

Certes, cette brièveté demeure relative : il est déjà possible, sur cette longueur, de ménager des contrastes conséquents, allant jusqu’à des ruptures franches avec, après une phase de relâchement collectif, respiration salvatrice dans une musique structurée rigoureusement, redémarrage autour d’un instrument (généralement la basse ou le Rhodes) autour duquel s’agglomèrent progressivement les autres dans un habile crescendo. Le « plus » offert par le format de la « suite », a fortiori quand elle est (comme ici) habilement construite, est l’introduction de leitmotivs récurrents rythmant les phases d’un périple musical dont la durée permet, de par l’investissement réclamé à l’auditeur, d’explorer des émotions plus profondes. Espérons par conséquent que Thollot s’essaiera de nouveau à l’exercice à l’avenir.

Sur le plan de l’interprétation, la musique acquiert ici un relief et une pulsion viscérale que son incarnation solitaire ne faisait que suggérer. Outre l’énergie et la cohésion qu’apporte un vrai groupe bien rodé, l’élargissement de l’effectif au saxophone apparaît décisif, multipliant les potentialités de combinaisons instrumentales, mais introduisant surtout une voix soliste plus extravertie. Le bénéfice est d’autant plus grand que les compositions de Thollot (et l’unique contribution du guitariste François Mignot s’inscrit dans le même parti-pris) n’accordent qu’une place très réduite à l’improvisation, fondant leur réussite sur l’émulation des instrumentistes et leur passage de relais au gré des rebondissements structurels.

Le minimum à espérer maintenant est que l’enthousiasme déjà suscité par la musique de Thollot, que cette forme désormais irréprochable ne manquera pas d’étendre bien au-delà de son auditoire initial, se traduira par l’activité scénique soutenue (à l’intérieur mais aussi et surtout à l’extérieur du réseau « progressif », dont on ne connaît que trop bien les limites…) qui conditionne la survie d’une telle formation, et par conséquent l’éventualité d’une nouvelle aventure discographique, qui verrait cette fois Scherzoo proposer un répertoire entièrement nouveau. Car, comme son titre l’indique, 01 ne se veut pas tant la conclusion d’un cycle qu’un nouveau départ. C’est tout le mal qu’on lui souhaite…

Aymeric LEROY (Big Bang)

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