NADAVATI

Le vent de l’esprit souffle où il veut

(Soleil Mutant 44 // CD)

Extraits mp3

Réédition du seul album de ce groupe, enregistré en 1978. C’est un album de jazz-rock, influencé par les Headhunters de Herbie Hancock. J’ai toujours beaucoup aimé ce disque à cause de son incroyable énergie, du jeu brillant des musiciens et des fabuleuses lignes de basse d’Alain Lecointe – dans la lignée du meilleur Jaco Pastorius. Emmené par le compositeur et guitariste Jacques Liot, cet album réunit des musiciens exceptionnels : Alain Lecointe à la basse (Serge Bringolf’s Strave, Alain Eckert, Hamsa Music), Richard Raux (Magma, 1e formation), Lionel Ledissez (Ergo Sum) etc. Nadavati appartient au tout petit cercle des groupes Français qui se sont orientés sur cette voie musicale : Spheroe, Chute Libre, Transit Express, CCCP. Plus récemment, Planeto Imaginario (Cuneiform) a aussi exploré ces territoires frontaliers du jazz-rock et du progressif.


NADAVATI vu de l’intérieur…

ALAIN LECOINTE : Je voulais faire de la musique, mais mes parents n’étaient pas d’accord. Ne pouvant pas me payer un instrument, la seule solution, c’était de chanter, ce que j’ai commencé à faire dans des groupes amateurs, avec le répertoire de l’époque – milieu, fin des années 60 : les Kinks, les Rolling Stones, Led Zep… Très rock. Après, mon beau-frère, qui s’était acheté une basse mais ne s’en servait plus, me l’a donnée. J’ai commencé à apprendre à jouer, en copiant les disques que j’achetais, qui étaient au départ principalement du rock – Led Zeppelin et consorts. Puis j’ai commencé à dévier un peu en écoutant du rhythm’n’blues, James Brown, puis Chicago Transit Authority etc. En 1970, j’ai rencontré des musiciens amateurs, et notamment un groupe qui venait de faire un disque et que j’ai rejoint : Caméléon. Il y avait Martine Maréchal au chant, Jean-Pierre Chenut à la guitare, Jean-Lou Besson, qui a joué plus tard avec Jean-Pierre Alarcen, à la batterie, et un second guitariste, Jacky Liot, avec qui j’ai monté ensuite Hechetu Welo puis Nadavati… Caméléon n’a été qu’une toute petite parenthèse, de peut-être six mois, fin 1970 / début 1971. Je ne me souviens que de quelques répétitions et d’une émission de radio live à Europe 1 avec Jean-Louis Foulquier.

JACKY LIOT : Je suis arrivé dans Caméléon au moment de l’enregistrement de leur 45 tours, qui est sorti chez Epic, je crois. Avant ça, je jouais dans un autre groupe mais Patrice Michel, qui s’occupait de Caméléon et je connaissais depuis longtemps, était venu me trouver et m’avait dit qu’il aimerait que je vienne. Je ne sais plus très bien si j’ai joué sur le disque, car je venais d’arriver. Je me rappelle avoir été en studio, c’était chez Stardisc je crois, mais je ne pense pas avoir joué de guitare dessus. Peut-être une partie de clavier plutôt…
Les autres membres de Caméléon étaient très influencés par la musique rock et pop de l’époque, avec un côté blues et aussi une couleur anglaise. Moi, j’étais plutôt intéressé par des choses plus jazz. À l’époque, ce que j’adorais par-dessus tout, c’était Wes Montgomery ! J’appréciais aussi Coltrane, qu’eux n’écoutaient pas beaucoup. Bien sûr, j’aimais Hendrix et les groupes rock de l’époque, mais c’est pour amener cette couleur plus jazzy que Patrice Michel avait pensé à moi. Il voulait qu’il y ait une influence un peu différente et que le groupe ne se cantonne pas à ne faire que du rock un peu anglais. On jouait des morceaux originaux, écrits et arrangés un peu par tout le monde…
Mais finalement, Caméléon n’a pas duré très longtemps – une année environ. Et vers la fin, peut-être six ou huit mois après le disque, le premier bassiste est parti et Alain Lecointe l’a remplacé. C’est comme ça que je l’ai rencontré. Après est né un autre groupe, Hechetu Welo.

DIDIER HAUCK : J’ai rencontré Alain et Jacky vers 1972. Je crois qu’ils étaient venus me voir jouer avec le groupe Triode… J’ai commencé la batterie en 1969. J’ai appris principalement en autodidacte. Quand on a fait le disque de Triode, je n’avais jamais pris de cours, je l’ai fait comme ça, et ça a super bien marché. On avait eu des bonnes critiques, et je me rappelle qu’on a joué une fois au Gibus, ou au Golf-Drouot peut-être, et tous les musiciens importants de l’époque étaient là – les gens de Total Issue, de Triangle, de Magma… J’ai toujours été assez traqueur, et en plus j’avais une batterie de merde… C’était terrible ! Mais finalement ça s’est bien passé. Triode, je ne renie pas du tout, au contraire : c’était avant-gardiste, les prémices du jazz-rock, en quelque sorte – même si je n’ai jamais été un batteur de rock. Mahavishnu n’existait pas encore quand on a fait le disque. Triode n’a pas fait énormément de choses, les clubs à Paris, quelques boîtes dans le Sud… Vers la fin, on n’était plus qu’un trio, avec Pierre Chéreze et Pierre-Yves Sorin. Puis on a mis le groupe en stand-by…

ALAIN LECOINTE : Quand on a formé Hechetu Welo – mot sioux signifiant foi régénératrice -, je me suis engagé à fond dans le truc. Je peux dire que c’est avec ces gens-là que j’ai vraiment appris à jouer. On est restés enfermés pendant trois ou quatre ans dans une cave, à jouer ensemble. Il y avait donc Jacky à la guitare, Didier Hauck à la batterie, Dominique Luro au piano, Patrick Mazie au chant et percussions et, sur la fin, Lionel Ledissez, ex-chanteur d’Ergo Sum, au chant et au sax soprano et Hannibal Delamour au chant. On passait nos journées à répéter dans un sous-sol et nos nuits à écouter de la musique. Ça allait de Stevie Wonder à Earth Wind & Fire en passant par Miles Davis : Bitches Brew, Live-Evil, On the Corner… Coltrane, Ornette Coleman, Frank Zappa, Elvis Presley, Herbie Hancock, Weather Report, etc. On faisait une espèce de jazz-rock-afro-funk avant l’heure. Malheureusement les bandes Révox qu’on a enregistrées dans ce sous-sol ont disparu. Les concerts, en revanche, certains s’en souviennent encore ! Il faut dire qu’on faisait, pour l’époque, une musique originale, puissante, avec en plus un « look » assez marquant.

JACKY LIOT : On avait décidé au départ de faire un groupe qui serait le plus simple du monde, avec des chansons très rock, parfois un peu arrangées avec des harmonies plus élaborées. Puis au fur et à mesure de nos écoutes musicales communes, sous l’influence de ce qui se passait à l’époque, on a changé complètement de son et on est devenus une espèce de groupe qui ressemblait à ce qui se faisait aux Etats-Unis à l’époque, comme Grateful Dead. Pour vivre, certains membres du groupe jouaient dans des rallyes, ce qu’on appelait à l’époque du bubblegum, les morceaux du hit-parade anglais… Ça nous permettait d’avoir un peu d’argent pour continuer à faire ce qu’on avait décidé de faire.

DIDIER HAUCK : Des concerts, on en a fait très peu sous le nom d’Hechetu Welo. Mais il y avait quand même une unité, basée sur la philosophie des Indiens d’Amérique du Nord, les chanteurs étaient branchés là-dessus. La musique était instrumentale au début, puis il y a eu du chant, mais plutôt des voix sans textes – un chant-instrument, disons. Lionel Ledissez jouait du sax soprano, et repiquait des plans coltraniens, et il chantait aussi, plutôt bien du reste, avec une voix à la Blood Sweat & Tears… Il avait fait des musiques de films chez Michel Magne, je crois. On répétait beaucoup. C’est ce qui a contribué à faire l’unité de la rythmique dans Nadavati, plus tard. Personnellement je n’étais pas encore au point, techniquement, et d’ailleurs je prenais des cours chez Dante Agostini vers 1972-73. Et avec Alain, on bossait souvent tous les deux. Parallèlement on essayait tous de gagner notre vie en tant que musiciens. On faisait des rallyes et des soirées privées. J’accompagnais aussi Coluche dans ses pièces de théâtre. J’avais fait sa connaissance quand je répétais avec des potes à moi à Mouffetard. Coluche, qui venait de partir du Café de la Gare, cherchait des musiciens, et il est passé par hasard et nous a demandé si on était disponibles pour faire partie de sa troupe qu’il montait, Le Vrai Chic Parisien. On a dit d’accord…

JACKY LIOT : Au cours de la dernière année, on a fait une espèce de tournée en Bretagne. On est partis quinze jours ou trois semaines, et on a donné une dizaine de concerts, dans des stades, des petites salles… C’était une manière d’éprouver ce qu’on jouait vis-à-vis d’un public, parce que jusque-là on n’avait travaillé qu’entre nous.

DIDIER HAUCK : On jouait dans des troquets, des petits festivals. C’était mal organisé, très peu payé… Mais on était vraiment structurés, en tant que groupe. Il y avait toute une équipe, avec notre sonorisateur, notre sono, notre camion… Le peu d’argent qu’on avait, on le mettait pour acheter du matériel.

JACKY LIOT : On était en contact avec certains groupes de l’époque, qui venaient très souvent nous voir à l’endroit où on répétait, et certains faisaient le bœuf avec nous. Il y avait notamment un groupe qui s’appelait Ernst Stuhlinger, avec Pascal Bournet à la guitare, un flûtiste américain, Chris Hayward…

DIDIER HAUCK : Leur batteur était Jean-Lou Besson, qui était excellent. Je me souviens aussi de Clément Bailly, batteur qui accompagnait Bernard Lavilliers, et aussi François Bréant, Pascal Arroyo – le groupe Némo.

JACKY LIOT : Après la tournée en Bretagne, j’ai décidé de quitter le groupe pour faire autre chose, et finalement le groupe s’est arrêté.

DIDIER HAUCK : On a fait la tournée [avec Coluche] et à l’été 1975 Gérard Prévost a décidé de partir. Musicalement, ce n’était pas très intéressant, et j’étais jeune musicien, j’avais envie de découvrir autre chose. On avait fait Hechetu Welo, et je faisais plein de trucs pas très lucratifs – le truc le plus lucratif, c’était avec Coluche. Quand Gérard Prévost est parti dans Zao, avec Jean-My Truong, je me suis dit que je n’allais pas rester chez Coluche. Alain m’a dit, « on recherche un batteur avec Richard Raux dans Hamsa Music ». Donc après avoir arrêté Coluche et je suis parti faire le festival de Tabarka avec Hamsa. Je n’ai pas fait beaucoup de concerts avec eux, trois ou quatre dates. Je crois que c’est Mokhtar Samba qui a joué après moi.

JACKY LIOT : Ce que je voulais faire, après Hechetu Welo, c’était faire Nadavati. Mais ça ne s’est pas exactement passé comme ça. Mon idée, c’était d’écrire de la musique pour la faire jouer en même temps qu’une pièce de théâtre dont j’avais l’idée. L’histoire d’une quête spirituelle, que je voulais l’illustrer musicalement. Cette pièce a été réécrite à plusieurs reprises, mais jamais jouée. Il n’est resté que la musique. Et c’est pour la jouer qu’on a fait Nadavati. Le nom, en sanscrit, veut dire « la gamme du son ». Tous les morceaux de l’album ont une raison d’être. Les titres sont fonction de l’histoire que j’avais envie de raconter.

ALAIN LECOINTE : Jacky avait préparé cette musique pour une pièce de théâtre. Le truc ne s’était pas fait. Il m’a fait écouter les morceaux, ça m’a plu, et donc on a dit, « il faut qu’on remonte un groupe ». On a pris le batteur d’Hechetu Welo, Didier, puis on a cherché un pianiste. Je connaissais vaguement Mico [Nissim]. Je ne sais plus très bien comment je l’ai rencontré.

MICO NISSIM : Quand on a fait mon premier disque chez Gérard Terronès [Futura] en 1970, je gagnais ma croûte comme prof de maths. J’avais un diplôme d’ingénieur, mais je n’avais jamais eu l’intention de faire autre chose que de la musique. Je m’étais trouvé ce job qui me permettait de survivre en attendant de pouvoir gagner ma vie avec la musique. C’était une transition. J’ai abandonné l’enseignement des maths en 1974, à mon retour de coopération. Quand je suis rentré, j’ai essayé de rempiler, et ça n’a pas marché. J’en ai eu ras-le-bol, et je me suis fait virer. Donc je suis devenu musicien. J’ai vraiment bien calculé mon coup !
J’ai d’abord joué avec Jacques Mahieux. Je l’avais rencontré en 1970. C’est lui qui m’a fait découvrir [Robert] Wyatt et tout ce pan rock, jazz-rock, non jazz. On faisait des concerts en duo, où il chantait. J’ai toujours adoré la musique anglaise, ce qui venait des Beatles, des groupes anglo-américains du rock. J’ai toujours eu cette fibre-là. Mais la vie m’a plutôt conduit à faire du jazz, parce que j’improvise facilement, et donc il s’est trouvé que j’ai fait une petite carrière dans le jazz…

DIDIER HAUCK : Avec Nadavati, on continuait à répéter à Vanves, chez Dominique Luro, même si ce n’était plus lui au piano. Mais on n’a pas répété des années non plus, on répétait pour faire le disque. Mico Nissim, on a dû répéter deux ou trois fois avec lui. Mais on avait déjà travaillé les rythmiques avec Alain et Jacky. On se voyait vraiment beaucoup à l’époque. Jacky et Alain bossaient aussi beaucoup tous les deux. C’était vraiment deux compères ! Je crois qu’Alain y est beaucoup pour les arrangements, aussi. Mais on y a tous mis notre patte, parce que pour les rythmiques, Jacky nous a laissé le choix avec Alain, de faire du mieux qu’on pouvait.

JACKY LIOT : J’étais parti vivre à l’autre bout de Paris, pas forcément très loin, mais on ne se voyait plus aussi souvent [avec Alain et Didier] qu’à l’époque d’Hechetu Welo. J’ai commencé à écrire cette musique, et une fois que j’ai eu terminé d’écrire tous les morceaux, je les ai enregistrés, tout seul, pour avoir une espèce de démo ce que je voulais présenter. Et évidemment, les gens qui sont venus me voir, c’était Alain et Didier ! On en a parlé ensemble, ils ont écouté la bande et m’ont dit, « si tu as besoin, on est là ». J’étais tout à fait ravi qu’ils m’en parlent comme ça. On a cherché tout de suite avec Alain la possibilité d’enregistrer. On a contacté une multitude de personnes, et finalement on est arrivés à être quasiment produits par un producteur qui était un ancien bassiste…

ALAIN LECOINTE : Gérard Fournier, alias Papillon, l’ancien bassiste de Triangle. Il était en train de monter une espèce de label. Il était très sympa, marrant, on était même très potes.

JACKY LIOT : Dans mes démos, tous les thèmes y étaient, les harmonies, les lignes de basse. Après, bien évidemment, tout le monde a interprété – c’est le son du groupe. Chacun a amené son talent et sa façon d’interpréter. Et puis je voulais des riffs de cuivres dans certains morceaux. Pour les cuivres, c’est moi qui ai écrit les arrangements. Et sur un autre morceau, il y a un arrangement avec un quatuor à cordes, et là c’est Mico Nissim qui a proposé de s’en charger – bien volontiers ! On a fait venir un quatuor à cordes, mais pour qu’il y ait un peu d’épaisseur, ils ont doublé leurs voix. Et comme ils ne doublaient pas absolument à l’identique, ça créait de légers décalages, ce qui donnait un peu plus d’effet de masse.
Quand on s’est mis d’accord avec Alain et Didier pour enregistrer cette musique, on a cherché d’autres gens. On voulait changer un peu de musiciens. Il y en avait déjà trois du groupe d’avant, et on voulait qu’il y ait quand même du sang neuf, sinon on aurait eu l’impression de refaire le même groupe sans les chanteurs. C’est comme ça qu’on a rencontré Mico Nissim, puis on a cherché un sax, on en a vu plusieurs, et ‘Freequo’ est venu.

PATRICE QUENTIN : Moi, ce que j’aimais par-dessus tout, c’était le jazz. C’est ça qui m’a donné envie de faire de la musique, qui m’a mis le pied à l’étrier. Je découvrais aussi le rock. À l’époque, j’écoutais des trucs chantés comme Crosby Stills & Nash ou James Taylor, des trucs un peu country-rock. Mais de toute façon c’est quand même Miles qui a fait le pont entre tout ça. On écoutait beaucoup Miles, et aussi Weather Report, Keith Jarrett. Et aussi Stevie Wonder… Mais j’ai toujours été assez branché sur le jazz, ce qui n’était pas le cas des musiciens que je côtoyais.
J’ai commencé aux côtés de Laurent Petitgirard, dans un groupe de copains qui s’appelait les Chatterbox. Puis Laurent s’est branché avec un producteur, et il a fait un disque, pas réédité je crois, d’un groupe qui s’appelait l’Ensemble Instrumental de France. Puis on s’est retrouvés dans Aleph, et après, je me suis branché avec Jeannot Falissard, qui était le batteur d’Alice, et on a fait un groupe qui s’appelait Abracadabra, dont il était en quelque sorte le meneur. Il y avait aussi Gil Now, qui chantait bien et écrivait les paroles des chansons, Sylvain Duplant, un bon guitariste qui faisait aussi partie d’Alice. C’était eux qui devaient écrire les chansons… Claude Lemoine, Chouchou de « Salut les Copains », un mec très sympa, nous produisait, et avait produit une séance d’enregistrement dans un studio, en Normandie je crois. Il y avait des chansons… C’était un peu le feeling du rock chanté de l’époque, genre James Taylor, mais en français.
Après ça, je me suis retrouvé à la ferme d’Alan Jack, une communauté près de Tours, dans un groupe qui s’appelait Vimanas. C’était un creuset intéressant, parce qu’il y avait plein de musiciens, Loy Ehrlich, Sylvain Duplant, Patrick Verbeke… On faisait une musique entre psychédélique, planant et rock, avec quand même quelques chansons.
Après, j’ai rencontré ‘Fox’ Magal et Crium Delirium. On a assez vite été habiter dans le Gard, près d’Alès, où on a passé un an. Puis on a été jouer au festival de Tabarka, en Tunisie. On est revenus à pied, en stop, par l’Algérie, le Maroc et l’Espagne. Puis on a fait un petit séjour de trois semaines au pénitencier à Alicante en remontant d’Espagne, avec ‘Fox’ Magal. On s’était fait arrêter pour vagabondage… Avec Crium, on n’a jamais vraiment essayé de faire un disque. C’était résolument alternatif. On avait monté une cassette, qu’on faisait circuler nous-mêmes. Mais on n’a pas vraiment cherché à rentrer dans le circuit commercial. Jacques Pasquier nous cherchait des concerts… C’était parfois des MJC, plus souvent des festivals.
Ensuite, il y a eu Nyl. On habitait ensemble à un moment. Le batteur, Stéphane Rossini, avait une maison en banlieue, et on faisait de la musique ensemble. Il y avait le guitariste de Cheval Fou, Michel Peteau, et un bassiste… On a fait les bandes, qui sont sorties plus tard en CD. Puis j’ai rencontré Gilbert Artman, grâce à ‘Fox’ Magal. Il y a eu un bœuf une fois à Vincennes, avec Didier Malherbe, Pierre Moerlen… C’est là que j’ai rencontré Gilbert, qui commençait le projet d’Urban Sax. Il m’a invité à venir.
Je crois que j’ai rencontré Alain et Jacky ensemble. Ils cherchaient un soufflant. J’ai été répéter une fois avec eux. Ils répétaient chez un mec, Alain, que j’ai connu par Yvan Féder, qui était un saxophoniste d’Urban Sax à l’époque. Il y avait une connexion comme ça. Ils répétaient là, donc j’ai été répéter avec eux et voilà… On a bossé ensemble.

JACKY LIOT : Mico Nissim a participé pleinement à toute la mise en place de la musique aussi. Il a apporté beaucoup au niveau de la couleur musicale qu’il y mettait en tant que pianiste. C’était important. Et a priori l’idée était qu’il continue à faire le groupe…

MICO NISSIM : J’ai réécouté l’album récemment. Je trouve que c’est un très, très beau disque. Un super album avec de belles compositions. Et j’ai eu de la chance, je joue beaucoup – je ne me souvenais plus que j’avais joué tout ça ! Ils m’avaient donné beaucoup de place pour improviser, et j’ai mis quelques trucs à moi dans les arrangements, même si évidemment c’est avant tout la couleur de Jacky et d’Alain. J’ai eu vraiment beaucoup de plaisir à le réécouter, ce que je n’avais pas fait depuis très longtemps. C’est dommage que ce ne soit pas devenu un groupe connu, qui tourne…

PATRICE QUENTIN : J’étais un peu à l’ouest, techniquement, car Jacky, Alain et Didier étaient vraiment précis, assez forts. Rythmiquement, j’avais du mal… Mes premières amours, c’est le jazz, et j’avais un autre genre de complexité musicale dans l’oreille. Mais ça collait à peu près. La rythmique Alain-Didier-Jacky, c’était bien… Le problème, c’est qu’ils jouaient fort. Au niveau du volume sonore, c’était trop. J’ai arrêté à cause de ça. Pourtant le disque était bien et Alain et Jacky étaient des gens adorables.

PATRICE QUENTIN : L’enregistrement du disque, c’était vers Roissy… Je me rappelle que j’y suis allé une fois sans prendre de billet, et j’ai fait un arrêt au poste de police ! Un couple très sympa gérait le studio, Philippe [Beaucamp] et sa femme, vraiment accueillants.

ALAIN LECOINTE : On a dû faire, une bonne quinzaine de jours. Parce qu’on n’était pas là-bas tout le temps. Je dirais dix jours.

PATRICE QUENTIN : C’était beaucoup en re-re. Didier, Jacky et Alain faisaient la base, et le reste était rajouté après. Toutes mes parties, je pense que c’était du re-re. Ça m’arrangeait parce qu’il y avait des trucs assez difficiles à mettre en place. Et ce n’était pas facile d’être juste non plus. J’étais un peu dans mes petits souliers !

JACKY LIOT : On a enregistré comme ça se faisait à l’époque, tout en direct, puis les improvisations, les chorus, ont été faits après. C’était un endroit assez agréable pour enregistrer, l’ingénieur était quelqu’un de tout à fait compétent et gentil, et il y avait une très bonne ambiance.

DIDIER HAUCK : Je n’avais pas beaucoup d’expérience du studio. Pour le disque de Triode, on avait eu de la chance, ça s’était vraiment bien passé, parce que c’était enregistré façon jazz, un micro au milieu de la pièce, en trois heures mixage compris, à l’ancienne, façon Blue Note ! On avait aussi fait quelques séances avec Jacky et Alain, on avait accompagné Luis Rego, pour une pièce de théâtre, et je m’étais engueulé avec les preneurs de son. Ils me faisaient jouer par-dessus une partie de basse et je n’y arrivais pas trop. Au studio Adam, pour Nadavati, c’était vraiment un studio professionnel, j’avais ma cabine, des micros partout, et un son d’enfer dans le casque ! J’étais agréablement surpris.

JACKY LIOT : Les morceaux shuntés, c’était tout à fait volontaire. Le morceau « Retour », c’était comme un rappel de tout ce qui s’était passé dans la quête spirituelle dont parlait l’album, et il se terminait avec un shunt final, parce que c’était censé amener l’étape d’après. « Wu Nien », c’est chinois, ça veut dire le vide, ou plutôt le néant. J’avais fait une espèce de rapprochement avec le vide, parce que dans l’histoire, c’est du vide que peut naître la connaissance. C’est ce que c’était censé exprimer. « Ananda », ça veut dire « la félicité » en sanscrit. A la fois la félicité et aussi le nom du fils ou d’un des disciples de Bouddha. Sur « Le Pays de la Lumière Dorée », Lionel Ledissez et ‘Hanibal’, deux des trois chanteurs d’Hechetu Welo sont venus chanter. C’est eux qui ont écrit le tout petit bout de texte qu’il y a à la fin du morceau. Dans « La Valse du Fou », le chorus, c’était moi à la guitare avec une pédale Ring Modulator. Il y a aussi Mico Nissim qui joue du synthé Oberheim.

MICO NISSIM : L’Oberheim, on a dû me le prêter. Moi je n’avais rien du tout. Un Fender, c’est tout. La couleur sonore peut rappeler Weather Report, il y avait quelques accents de Report, parfois, un chorus de piano à la Zawinul, très rapide mais en même temps très léger… Mais je trouve que le disque a quand même une patte très originale.

ALAIN LECOINTE : Quand il a fallu payer le studio, Papillon a dit « oui, pas de souci, dans une semaine c’est bon ». On l’a rappelé une semaine plus tard et il a dit « dans une semaine c’est bon ». Puis on n’a plus eu de nouvelles de lui – complètement introuvable.

JACKY LIOT : Le disque était à moitié enregistré, et on s’est retrouvés avec une bande à moitié finie… On a négocié avec le studio pour quand même terminer le truc, et munis d’une bande toute enregistrée, mais pas mixée, on a continué à chercher avec Alain une distribution. Finalement on en a trouvé une et on a réussi finalement à faire sortir l’album.

ALAIN LECOINTE : Mais on n’a pas pu garder la bande 24 pistes. Le studio, évidemment, n’a pas voulu nous la céder. Il a juste fait le deal avec le distributeur, qui lui a payé le master stéréo, quart de pouce. Mais la bande multipiste, il l’a gardée.
IPG, c’était un genre de filiale de Decca, le label anglais. Franz Auffray, le neveu d’Hugues Auffray, s’en occupait. Plus ou moins. En réalité, je pense qu’on était une espèce d’alibi culturel pour sortir un quota de disques plus ou moins hors variétés. Et donc il a sorti ça vite fait, on a fait une séance photos au moment de la sortie de l’album, on l’a vu deux ou trois fois, et voilà. C’était un gars très sympa, mais il s’en foutait un peu, quoi !

JACKY LIOT : Une fois que le disque a été enregistré et est sorti, on a commencé à jouer un petit peu… Mico Nissim avait d’autres choses à faire en même temps, il était sur d’autres groupes, donc il est parti et on a cherché un autre pianiste.

MICO NISSIM : Le seul concert de Nadavati que j’ai fait, c’était le 28 mai 1977, avec une répétition la veille, en banlieue parisienne je crois. Mon agenda de l’époque ne précise pas où…

DIDIER HAUCK : C’était à Saint-Marcel, je crois, parce que je commençais à donner des cours par là-bas. Je n’ai pas fait énormément de concerts avec Nadavati. Trois ou quatre concerts, en tout.
J’ai arrêté pour des raisons musicales, principalement. Moi, j’étais vraiment jazzy, branché sur des batteurs comme Jack De Johnette, Billy Hart, plutôt que Billy Cobham ou des batteurs vraiment fusion. J’aimais beaucoup l’album « Solstice » de Ralph Towner avec Jan Garbarek… Mais aussi ce que faisait Herbie Hancock, [Mwandishi] avec Billy Hart, puis Headhunters avec Mike Clark. On écoutait beaucoup ça, avec Alain.

MICO NISSIM : Quand le disque est finalement sorti, je n’étais plus avec eux. J’avais rejoint le groupe Bloom de Didier Malherbe, et pendant l’été 1978, on est partis tous ensemble dans une maison, à Apt je crois. Parallèlement, avec Claude [Barthélémy], ça commençait à bien se passer, et c’est là que j’ai rebasculé vers le jazz. Nadavati, je n’ai pas été au courant de la suite…

ALAIN LECOINTE : Après Didier [Hauck], on a fait une résidence au Troglodyte, une salle rue Mouffetard assez connue à l’époque, mais c’était un petit club, qui faisait du théâtre, et des concerts occasionnellement. C’était avec Pierre Lhoiry, un super batteur de Marseille, vraiment adorable, avec beaucoup de swing. Malheureusement, plus tard il a chopé le sida avec une seringue mal nettoyée et en est mort. Quand Pierre est parti, il y a eu Philippe Leroux.
La sortie du disque a été confidentielle. Il n’y a eu aucune promo, donc ce n’était pas évident. Et pour les concerts, on n’avait personne. Au début, étant parisien, je tournais un peu à l’époque, donc je connaissais des gens pour aller jouer dans les clubs. On a fait au moins deux séries à Campagne-Première. Les quelques concerts qu’on a faits en province, ça s’est fait par une fille qui s’occupait, ce qui n’a rien à voir, de Sacha Distel. Elle avait flashé sur le groupe, je ne sais plus à quelle occasion, et elle s’était mis en tête de nous trouver des concerts. Et elle nous a effectivement trouvé quelques dates.

JACKY LIOT : Il y avait une vraie distance, un vrai changement, entre l’album, où il y avait une volonté délibérée de jouer la musique telle qu’elle avait été gambergé, avec le désir de raconter une histoire, et la scène. Là, forcément, c’est toute l’interprétation qui bouge. D’autant que le groupe a connu pas mal de changements. Et au fur et à mesure que les musiciens changeaient, la musique évoluait aussi. J’ai commencé à écrire dans un autre esprit, fonction de l’apport des musiciens qui arrivaient, de l’ambiance musicale de l’époque… Tout ça m’influençait. Le morceau bonus, « Moksa » (« l’éveil »), montrait la voie vers laquelle on allait se diriger, qui était devenue presque plus rock-fusion. On partait plutôt dans cette direction.

JACKY LIOT : À l’époque, on connaissait bien le producteur [Jean] Georgakarakos, qui avait un appartement à New York, un lieu assez fréquenté. Il avait une collection de disques, avec notamment le nôtre, qu’il avait très gentiment placé dans un endroit où tout le monde pouvait le voir. Un animateur de radio new-yorkais est tombé dessus, l’a écouté, l’a trouvé très bien et a passé régulièrement des morceaux dans son émission. Des gens se sont mis à téléphoner pour demander comment se procurer l’album. Alors il nous a contactés et nous a dit : « Dites à votre maison de disques de me contacter, de manière à ce que je puisse m’en occuper, et faire une sortie de l’album sur New York ». On a transmis ses coordonnées à Franz Auffray, en lui disait qu’il y avait une opportunité là-bas. Mais ils n’ont jamais rien fait, et donc c’est tombé à l’eau.

JACKY LIOT : Klaus Blasquiz venait souvent nous voir jouer. On a beaucoup sympathisé, et plus tard on a d’ailleurs essayé de monter un groupe de funk avec lui. Il a fait venir Christian Vander à un concert, et après il est venu nous voir et nous a dit : « Je voudrais monter un groupe, est-ce que ça vous brancherait de venir jouer avec moi ? » On a fait ça avec Alain, Hervé Lavandier et moi-même… On a travaillé environ deux mois, en vue d’une tournée qui devait se faire, en principe, aux États-Unis, si je me souviens bien.

ALAIN LECOINTE : Ce n’était pas Magma. C’était un projet de Giorgio Gomelsky, qui était à New York. C’était la mode des « supergroupes » aux États-Unis, des musiciens de différents groupes qui se réunissaient pour jouer ensemble. Ça lui avait tapé dans l’oreille, à Vander, et il s’était mis en tête de faire un truc différent de Magma, dans un esprit plus coltranien. McCoy Tyner et compagnie, quoi. Pendant la deuxième série à Campagne-Première, Magma répétait au sous-sol, dans une cave, il est venu nous écouter, et après il est venu nous brancher, en disant : « Voilà, j’ai ce projet, pour partir aux États-Unis, de réunir les meilleurs musiciens de certains groupes français. Je vous ai entendus, et j’aimerais bien que vous veniez ».

JACKY LIOT : Hervé, Alain et moi, on était très contents de travailler avec Christian, parce que c’est un très grand batteur, et c’était une vraie joie de jouer avec un musicien de cette classe. On savait qu’il était un fan absolu de Coltrane, et nous de même. La musique a commencé à bouger de façon très particulière, avec des chorus assez longs et des ambiances musicales assez coltraniennes.

ALAIN LECOINTE : Il nous a dit : « On va répéter, mais pour l’instant je n’ai pas la salle, alors on va aller répéter chez moi, pour commencer à apprendre les trucs ». Ça a duré pendant deux ou trois mois. Il habitait Neuilly, je crois, à l’époque. On arrivait chez lui à deux heures de l’après-midi. Une pièce immense, rideaux fermés, dans le noir… Ambiance asez curieuse ! Christian n’a jamais joué de batterie, il nous jouait les thèmes au piano… Au fil des répétitions, la musique prenait de plus en plus une allure de Magma, ce qui n’était pas prévu au départ. Alors qu’au début, il nous avait dit que ce serait quelque chose de plus libre, même s’il y avait des thèmes précis, des ambiances, il est devenu beaucoup plus directif. C’était ouvert au départ, mais ça s’est refermé petit à petit. Et ça ne nous convenait plus trop. Quand on a finalement eu la salle, un théâtre à Boulogne-Billancourt, on a fait un ou deux répétitions, puis on a décidé d’arrêter.

ALAIN LECOINTE : La formation avec laquelle nous avons fait le plus de concerts était avec Philippe Leroux à la batterie, Aïyb Dieng aux percussions, Hervé Lavandier aux claviers et Patrice « Free » Quentin au sax. Quand Philippe est parti, on a auditionné deux batteurs : Mokhtar Samba et Louis Rouah. J’étais pour Mokhtar, mais Jacky préférait Louis, qui était un très bon batteur aussi. C’est lui au fait la deuxième résidence à Campagne-Première, avec Pierre Blanchard au violon.

PATRICE QUENTIN : Nadavati, en France en tout cas, était un des précurseurs de cette approche musicale. C’est plus dans les années 80 que cette musique s’est développée. C’était la suite d’une forme de réaction par rapport au jazz qui était très ouvert, là ça devenait beaucoup plus construit. Je trouve cette musique assez connotée d’une époque. Pour moi, il manquait un peu la liberté qu’il y avait encore chez Miles Davis, par exemple. Donc je suis parti, et à ma place, ils ont pris Francis Bourrec, un bon sax, du Sud-Ouest.

JACKY LIOT : Il y avait largement de quoi faire un deuxième album. J’avais écrit cinq, six ou sept morceaux qu’on jouait régulièrement, Hervé Lavandier avait commencé à écrire, il y avait deux ou trois morceaux de lui qu’on avait commencé aussi à jouer sur scène. Ça faisait vraiment de quoi alimenter un deuxième album, voire un double !
Pour le dernier concert, à Nanterre, on a invité plein de gens : deux batteurs, Richard Raux au sax… On a fait bouger le groupe en prenant plein d’invités.

ALAIN LECOINTE : Pour marquer le coup, on s’était dit qu’on allait faire la fête avec les potes. Il y avait trois batteurs. Il y avait deux batteries montées, et ils se relayaient. Le batteur d’origine, Didier Hauck, Philippe Leroux qui a joué après pratiquement tout le temps avec nous, et Jean-Lou Besson, qui avait joué dans Caméléon et qui était un pote à nous. Sur tous les morceaux il y avait toujours deux batteries. Et il y avait Richard Raux au sax, car Patrice n’était plus là. Et Charles Benarroch aux percus.

DIDIER HAUCK : C’était une scène en plein air, un festival, pas dans une salle. Une estrade… Il y avait un peu de monde, en plus, c’était sympa ! Je ne jouais pas sur tous les morceaux. Philippe Leroux était très Cobham, double grosse caisse et tout ça, donc il leur convenait mieux que moi, en fait. Il n’y avait aucune animosité.

ALAIN LECOINTE : Si le groupe a fini par s’arrêter, c’est parce qu’on n’avait aucun moyen de promo, pas d’agent. Et sans concerts, on n’a aucune visibilité dans le métier. Et puis c’était difficile, sans concerts ou projets précis, d’avoir des musiciens présents tout le temps. Hervé [Lavandier], par exemple, qui était un super pianiste, ne pouvait plus continuer. Il est parti avec Odeurs puis il est resté dans le staff de Ramsès, et après il a fait de la musique de films… Quand on avait un concert, il fallait retrouver des musiciens. C’était très compliqué, à chaque fois, de trouver des musiciens nouveaux, de retravailler, refaire répéter les morceaux… Ça va quand tu as un petit noyau et que tu dois remplacer un musicien, mais dans un groupe de cinq ou six, quand il faut à chaque fois en retrouver deux ou trois, ça nuit à l’esprit de la musique. Nadavati, c’était des compositions et des arrangements très précis, mais avec aussi un esprit collectif. Il fallait qu’il y ait une osmose, et à certains moments ça n’était pas possible.

Entretiens réalisés par Aymeric Leroy, novembre 2014

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